Le prédateur naturel du facteur, c'est le chien.
Bientôt, il se cassera les dents sur la ferraille du robot que la Poste veut faire le facteur devenir.
Une instruction verbale est donnée en 2009 : distribuer la lettre à l'adresse indiquée même en sachant pertinemment qu'il y a erreur sur le numéro dans la rue. Argument invoqué, chacun est libre de se faire envoyer du courrier chez son voisin.
Sauf que... Les erreurs d'adressage, ça existe aussi, et c'est même très fréquent. Et quand, vraiment, on recourt à la boîte aux lettres d'un tiers, soit on le signale au facteur, soit on le fait mentionner explicitement sur l'enveloppe : Mademoiselle Aphrodite chez Monsieur Arès...
Peu importe, la Poste ne veut plus de questions existentielles. Une adresse, une boîte aux lettres, point.
Du moins en théorie, car la numérotation hirsute des constructions et la complexité humaine y font obstacle.
De tels arguments spécieux visent à nier la nécessité du professionnalisme pour s'affranchir de le rémunérer. Ne lire que l'adresse, ne plus vérifier ses cases avant de partir en tournée...
Au facteur de choisir, soit adopter les nouvelles règles -- malgré que les lois sur la correspondance et la propriété privée n'aient pas été abolies -- soit bien faire son travail et courir d'autant plus pour finir à l'heure, ou du moins essayer.
Que la Poste s'inquiète peu de risquer son image au résultat de la manoeuvre n'est pas réellement illogique.
Ne sont privatisables que les mécanisés et bons élèves du dumping social.
Le délai d'acheminement est le seul critère définissant, à l'unanimité, la qualité de service, et c'est bien surprenant pour qui vient d'un autre corps de métier. Pour le reste, "La notion d'objet fragile n'existe pas à la Poste".
C'est la définition archaïque du message, dont rien n'importe que la teneur, étendue à tous les horizons du courrier, le support étant jugé dérisoire, fugitif, voué aux flammes ou pire, comme si la philatélie était l'unique sacralisation envisageable pour lui, comme si une lettre et son enveloppe n'étaient jamais écrites amoureusement pour être conservées religieusement...
Sans couvercle, les bacs et les caissettes d'acheminement ne sont pas hermétiques aux pluies, aux vents, aux chutes de structures sur du sec ou du détrempé...
Les bourrages, comme il peut s'en produire dans une imprimante, sont un autre type de dégâts émané de la mécanisation.
Le facteur fait ce qu'il peut sous l'averse.
Un colis perdu, ce peut être tout simplement un colis volé. À l'embauche, on ne devine pas tout. Certaine ville de France a la réputation que les envois y disparaissent plus facilement qu'ailleurs. Les caissettes, voir plus haut, sont susceptibles de semer des lettres.
Le courrier perdu est souvent du courrier sans adresse. Les enfants sont coutumiers de cet oubli d'une précision importante dans le libellé, mais sur des enveloppes tapées à la machine aussi manque parfois le nom ou la ville du destinataire, sans mention d'expéditeur.
La consigne de ne plus vérifier ses cases fatalement amène le facteur à livrer souvent à la mauvaise adresse, surtout chez les gros usagers tels que banques, assurances, magasins... Risque aggravé par la rapidité et la concentration requises aux nouveaux casiers de tri, leur largeur et l'étroitesse de leurs cases.
Interviennent aussi des problèmes d'organisation locale et la part inaltérable du hasard.
La règle prévalant jusqu'en 2003 a été la péréquation tarifaire, même prix pour tous sur l'ensemble du territoire quelle que soit la distance. Principe égalitaire, simplificateur, son incidence était grande sur les coûts : sans péréquation, pas de boîtes aux lettres de ville, des besoins accrus en personnel aux guichets ou davantage d'opérations de contrôle, engorgement du trafic.
Au temps, non de sa splendeur - la Poste n'a pas à être splendide, on lui demande seulement d'être efficace - mais de sa crédibilité, une telle simplicité était de règle à tous les niveaux. Une administration unique, un faible choix de prestations bien étudiées, du personnel, ça fonctionnait. Le sérieux des opérations prévenait les pertes plus encore qu'il facilitait les recherches.
Si la ligne droite, à défaut d'être le moins navrant, est vraiment le plus court chemin pour aller d'un point à un autre, alors, la Poste n'a aucun autre choix logique que d'organiser son réseau pour que chaque objet passe par le trajet présentant le meilleur compromis entre la distance et les coûts induits, ligne droite entre les centralisateurs et rayonnement autour des centralisateurs, liaisons transversales entre les points rapprochés quand le trafic le justifie.
Et pourtant... La Poste multiplie les catégories, complique les trajets, scinde les activités, démotive et réduit son personnel. Le courrier se promène en prenant tout son temps.
Dégradations, pertes, en pourcentage représentent la faible marge individuellement inacceptable mais noyée dans la masse. Le retard s'institutionnalise. Mais il faut bien comprendre que la Poste n'est plus un service public et n'a pas à se sentir investie d'une mission, elle applique autant que latitude lui en est laissée par l'État, partie prenante dans la déréglementation, une stratégie commerciale.
Aux gens, qui n'auront jamais de solution alternative et représentent le marché captif, on peut en vendre moins pour plus cher, et aux plus pressés par le temps imposer du chronopost ou autres produits de luxe.
Ces orientations pèsent lourd, mais que le retard soit voulu et organisé n'empêchera pas les dysfonctionnements accumulés d'y prendre leur part, et le mieux étant l'ennemi du bien le fleurissement des offres marketing comme un cancer produit des métastases pourrira à son tour le service aux entreprises.
Pendant que dans le monde se déroulent des événements graves (comme d'habitude), l'arrière-boutique se délabre et la vitrine se remplit de couleurs.
La lettre est arrivée à Élise, mais le piano est tout cassé.
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